Actes manqués

Impression jet d'encre sur papier recyclé

Un train

Clermont-Ferrand - Paris

30 juin 2015

À ma diagonale, un architecte qui se proclame d’intérieur. Il m’explique qu’ils sont tellement nombreux sur le marché, que désormais ils ont la même position que les paparazzis : ils se jettent tous en même temps sur les mêmes occasions. Ceux au premier rang seront les mieux servis. 
Il porte une chemise bleue qui ne se froisse pas. Il parle fort, et lorsqu’il ouvre la bouche, on distingue des dents jaunies par le tabac. Des petites dents serrées les unes contre les autres, comme si elles se battaient pour être devant. Je lui donne 50 ans, mais très à jour sur la mode. Puis, une remarque : «c’est l’accent clermontois ?» en entendant le chef de bord indiquer les consignes à suivre lors de la descente du train. Il trouve étrange le fait qu’il n’y ait pas plus de place pour les jambes, il fait même remarquer que les avions sont pareils maintenant, «plus on est, mieux c’est, apparemment».

Il n’a pas pris la bonne place, je lui dit moi non plus.

Son crâne dégarni laisse apparaître des cheveux grisonnants qui donnent l’impression d’être constamment en contact à l’électricité statique. Il lit un magazine d’architecture que je ne connais pas. Couverture rose. Il est marié, son alliance brillante ressort largement lorsque sa main s’agrippe à son front pour reposer sa tête lors de la lecture.
Il n’a pas l’habitude de prendre le train, il me l’a dit, car je lui ai posé la question. C’est comme s’il voulait qu’on la lui pose avec toutes ses remarques. Il allume la lumière au-dessus de lui, pour y voir plus clair.

 

Sa veste, sur le crochet adapté, me donne l’impression d’un homme qui tient à ses affaires. La chemise bleue, aussi. Il rit lorsqu’il entend le contrôleur demander de signaler tout bagage suspect. Il m’indique l’énorme valise noire à côté de lui, debout et qui lui paraît suspecte.

«C’est la mienne», dis-je.

Pour une exposition 

d'Antoine Barrot

2018

"Il marche sur une pierre. Presque invisible ; d’une couleur semblable aux dunes sableuses et lisses. Elle s’effrite au moindre mouvement. Elle pourrait s’effriter d’avantage si il s’en donnait les moyens, mais aucune raison à cela : il n’y en a qu’une seule. Autour de lui, aucune autre similaire. La première, la dernière ou la trace d’un passage, il ne le sait pas. Elle ne semble pas être arrivée ici, seule. La pierre, il peut encore la déposer là où il l’a saisi. S’il le fait, il sait qu’il ne sera jamais à même de la retrouver.

 

Le vent plein d’ardeur produit une vibration sur le paysage qui l’entoure ; les arbres se secouent, les dunes et les collines se déplacent, l’eau s’efface. L’énergie du vent l’oblige à plisser les yeux, l’aveuglement le prend alors. Sa vue n’est plus que flash, et il se sent lutter pour préserver une image nette. Les sifflements s’étouffent, il quitte l’aveuglement. Il observe autour de lui, s’aperçoit qu’il est toujours seul, ouvre sa main et n’observe que des lignes sur sa peau : la pierre a disparu.

 

Atteint par la frustration, il tente d’en retrouver des morceaux, pensant que la roche s’est faufilée entre ses doigts. Couché sur le sol, frottant avec ses mains les dunes, creusant à en fabriquer un puits, il penche son corps vers l’avant, tend les mains, attrape une poignée, la regarde, la rejette, s’épuise, s’arrête, se retourne. Derrière lui, un mur façonné par son élan lui rappelle étrangement la roche qu’il vient de perdre, en plus saisissant."