Mémoire de poche

2015

Extrait

CHAPITRE V
FAIRE DES PYRAMIDES

Chaque week-end, à mon travail, je range des fruits et des légumes en pyramide afin que le client potentiel, en arrivant, ait l’impression d’avoir les plus beaux fruits et légumes de la ville à ses pieds.
Le principe de la pyramide est intéressant car, à la base, il nous permet à nous de savoir combien exactement il faut que l’on remette de fruits ou de légumes. C’est-à-dire que pour faire une pyramide de poivrons, je met une base de quatre, puis je remonte à trois, deux et un tout le long de l’espace dédié pour ce légume. Si un client prend un poivron, puis que le deuxième en prend quatre, et bien je vois que sur ma rangée du haut il en manque cinq, et que du coup j’en remet autant afin de compléter la pyramide. De cette manière, la présentation est parfaite du début jusqu’à la fin de la journée, et le client, qu’il arrive à dix heures du matin ou sept heures du soir n’y voit aucune différence. Oui, mais.
Un client voit le rayon rangé et propre à la perfection mais le fruit ou légume du dessus ne lui plaît pas forcément (malgré le tri exagéré : lorsqu’un fruit a une forme un peu étrange, un enfoncement, une rayure trop nette, lorsqu’il est pourri, au bord d’être abîmé, trop mûr, que sa couleur est trop claire ou trop foncée par rapport aux autres, nous sommes dans l’obligation de les retirer du rayon afin que le client n’y voit que les parfaits. De cette façon, le client achète sans se poser de question, pendant que nous réutilisons d’une autre façon cette «casse»).


Il décide alors de prendre celui du dessous et donc de retourner entièrement la pyramide. C’est là que mon travail de mise en rayon est du plus répétitif : refaire la pyramide. Constamment. Chaque fois que l’on tourne le dos, la pyramide est retournée. Alors, est-il vraiment nécessaire de faire cette sculpture? J’ai remarqué que lorsqu’un client me voit en train de refaire une pyramide (de poivrons par exemple), il fait en sorte de choisir ceux du dessus en s’excusant. Il s’excuse car il voit que je range ce qu’il allait défaire. Il prend de l’avance sur une action qu’il n’a pas encore réalisée. Ou bien, il me demande gentiment si il peut se servir dans mon carton directement «Cela vous fera ça de moins à ranger». Je souris. Alors qu’un jour je faisais ma pyramide, un poivron tomba. Il m’avait échappé des mains. Une cliente passa, le ramassa et, en voulant le reposer sur ma pile parfaite, en fit tomber un autre. Elle me vit le remettre correctement sans en faire tomber un seul. Elle ria et clama “Il faut être artiste pour faire ça”. Parfois, je me prends pour Fabrice Gallis. Lorsqu’il était encore étudiant aux Beaux-arts en troisième année, il s’introduisait dans l’atelier des cinquièmes années pour remplacer tous les sucres qu’ils utilisaient pour leur café. Il y allait lorsque personne n’y était, et ainsi la boîte n’était jamais vide. Je reste donc à côté du client, je le regarde prendre un poivron, et le remplace directement après qu’il l’ai enlevé. Comme il voit que le poivron que je viens de mettre à l’air d’être plus frais, puisqu’il sort du carton, et donc du frigo, il le prend également, et je le remplace encore une fois. Et ainsi de suite. Souvent l’action dure une dizaine de secondes. Le client sourit et, à nouveau, s’excuse en partant.